2020-05-06 06:43

«Cette thérapie par la survie a chassé mes idées noires»

Nature

Le centre de psychiatrie Almaval lance un programme de soins par l'aventure dans une forêt de l'ouest lausannois. Reportage.

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  • Laura Juliano

Bercés par le chant des oiseaux et baignant dans les odeurs de pin d'une forêt luxuriante de l'ouest lausannois, Fabio*, Yann et François se sont laissés emporter dans un état de conscience singulier.

Les trois Romands souffrants de pathologies psychiques allant de l'anxiété généralisée à la dépression sévère ont pris part au projet pilote de thérapie par la survie organisé par Almaval, un nouveau centre de psychiatrie basé dans le Domaine de Bois Genoud à Crissier (VD).

Le temps d'une journée, leurs tracas ont laissé place à un calme qui manque cruellement à leur quotidien. «Pour la première fois depuis longtemps, je ne pense à rien d'autre qu'à la nature, remarque François, 58 ans, dans un sourire communicatif. Ça vide la tête et chasse les idées noires. Et puis ça me rappelle de vieux souvenirs d'enfance, quand on allait cueillir des champignons dans la forêt!»

«Le but est d'aider le patient à être davantage en contact avec ses sensations et ses vraies limites techniques ou cognitives qui se trouvent souvent bien au-delà de celles qu'il s'imagine, indique le Dr. Alberto M. Forte, psychiatre et directeur d'Almaval. Cela leur permet de mieux se comprendre, de s'accepter et de connaître leurs compétences. Ces expériences peuvent générer une évolution très intéressante qui vient appuyer le suivi que l'on fait en cabinet.»

Confidences autour du feu

Sur les conseils avisés de Nino Catalanotto, instructeur de survie et psychothérapeute, les trois volontaires se sont attelés à dresser leur campement dans une atmosphère bon enfant ponctuée d'éclats de rire, mais non sans une grande minutie. Une fois la bâche ficelée aux arbres, ils ont aménagé leurs assises en plantant des rondins de bois dans le sol à coup de pierres.

Afin respecter les recommandations de l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) en ce temps de pandémie, les cinq hommes se sont munis de masques et ont espacé leurs places autour du feu. Après avoir déployé des couvertures faisant office de dossiers conservant la chaleur dans une structure appelée «réflecteur», ils ont pu s'asseoir à l'abri d'une pluie légère. «Les odeurs, les sons, les couleurs vives, ça apporte un tel apaisement, ça ouvre le champs de possibles, affirme Yann, 36 ans en embrasant une poignée de brindilles pour faire démarrer le feu. C'est rassurant de savoir qu'on peut survivre avec si peu et qu'il existe tant de plantes comestibles à portée de main.»

Autour des flammes crépitantes, d'une tourte de linz, de pain fait maison et d'une infusion de sapin, les langues se délient. La discussion, encadrée par les thérapeutes, s'oriente subtilement sur les expériences personnelles de chacun passées en nature. «Pour moi, la forêt est une porte de sortie du quotidien, confie Fabio, 38 ans. Elle permet de s'échapper et de trouver plus de paix.»

Quand «pandémie» rime avec «ralenti»

L'occasion devient propice au psychiatre pour aborder les conséquences de la crise sanitaire sur la vie de ses patients. Quid de l'aspect ambivalent de cette nature qui devient à la fois un interdit et un échappatoire? À cette question, les participants se montrent unanimes: «C'est un vrai ressourcement de passer du temps dehors. Une pause dans le stress du travail pour réfléchir et vivre au ralenti», affirme Yann, devant le regard approbateur de ses coéquipiers.

Si le Dr. Forte a choisi cet écrin de verdure de 12 hectares pour y ouvrir son centre, ce n'est pas par hasard. Il donne une grande partie de ses consultations en plein air. «Les ondes et les fréquences émises dans un milieu naturel (sons, lumière, odeurs, couleurs) sont davantage compatibles avec celles de notre cerveau lorsqu'il est dans un état de repos, souligne-t-il. Dans un milieu urbain, les stimulis sont plus agressifs et source de stress. Notre conscience périphérique s'atrophie, car on est amenés à porter notre attention sur une seule source à la fois. Ici, les patients apprennent à élargir leurs perceptions sensorielles pour avoir une vision plus globale de leur environnement, de leur propre corps et de la place qu'ils occupent. Physiquement, mais aussi psychiquement.»

La nature, calmante et stimulante

Pour les confronter à cet exercice, les trois participants ont médité en mouvement, cheminant yeux clos entre les arbres. La journée s'est achevée sur une découverte de plantes comestibles telles que la dent de lion, le tilleul ou la raiponce, utiles en cas de survie. Pour les dénicher, Nino Catalanotto est un expert en la matière. Cet aventurier qui s'est fait connaitre pour avoir voyagé de Lausanne jusqu'au sud de l’Inde à vélo a survécu trois semaine dans le bois de Sauvabelin en vivant de cueillette.

«La particularité de notre centre, c'est qu'il rassemble à la fois des spécialistes de la psychothérapie et des personnes qui ont une grande expérience pratique de la vie sauvage, explique-t-il. On a voulu joindre les deux et utiliser deux qualités très différentes de la nature: son côté calmant qui favorise l'introspection et son côté stimulant qui pousse au dépassement de soi à travers des expériences fortes qui peuvent être libératrices!»

Laura Juliano

*prénom d'emprunt

Le Matin