2018-08-09 07:28

Lecture labiale: Le chat motté ou le chat botté?

Fribourg

Plus de 80 personnes suivent cette semaine des cours de langage parlé complété à Charmey. Une technique qui permet de faciliter la lecture labiale. Reportage.

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  • Anne-Charlotte Müller

Le Centre réformé de Charmey (FR) est animé de toute part. Depuis dimanche, plus de 80 personnes se sont donné rendez-vous en Gruyère pour vivre une semaine d'activités organisée par l'Association suisse pour les Langues Parlées Complétées (ALPC). Toutes sont animées par le même objectif: apprendre la Langue Parlée Complétée (LPC), une technique qui permet de faciliter la lecture labiale.

La langue parlée complétée facilite la lecture labiale

A ne pas confondre avec le langage des signes, la LPC est une technique qui clarifie la perception de la langue parlée à l'aide d'une gestuelle. La main près du visage complète, syllabe après syllabe, tout ce qui est prononcé. «La LPC n'est pas une langue en soit, car les mouvements codés de la main n’ont de sens qu'associée à la parole. Ils permettent de rendre visibles les sons non détectables sur les lèvres en différenciant les sosies labiaux», détaille Anne-Catherine Crisinel Merz, membre du comité de l'ALPC. Ainsi grâce à la gestuelle, la personne atteinte de surdité percevra la différence entre le son [b] du [m], le chat motté du chat botté.

Chaque syllabe se code en plaçant la main sur la partie du visage correspondant à la voyelle, les doigts réalisant la configuration de la consonne. Il existe cinq positions sur le visage et huit configurations de la main. «Il n’est pas difficile d’apprendre ce langage. En un week-end, il est possible de l’acquérir. Il faut ensuite pratiquer pour plus de fluidité», précise Anne-Catherine Crisinel Merz. Cette technique avait été mise au point en 1965 par le physicien américain Orin Cornett, qui était parti du constat que le niveau moyen de lecture des sourds de 15 à 18 ans de l’Université des sourds de Gallaudet (USA) correspondait à celui d’un enfant entendant de 8 ans. Il voulait créer une méthode pour leur faciliter l'entrée dans la lecture.

Vivre des moments forts en communauté

Outre l’aspect technique, le stage permet aux familles de recevoir un peu de baume au cœur. «On arrive avec tristesse et on en en ressort avec plein de joie, confie Nelly Joly, 70 ans, grand-mère d'un enfant sourd». Comme deux autres grands-mamans présentes sur place, Nelly Joly en est à son troisième stage. «Mon but est d’acquérir parfaitement la LPC pour communiquer le mieux possible avec mon petit-fils mais aussi vivre des moments magnifiques en communauté. Il est très aidant de voir d’autres grands-mamans qui ont cheminé avant nous», ajoute-t-elle.

Toute sa famille élargie est passée par la case LPC. «Quand on a un enfant sourd, la famille devient une «famille en surdité» car cet handicap altère la communication de tous les membres», complète Anne-Catherine Crisinel Merz. C'est pourquoi, une psychologue est présente aussi pour entourer les participants afin d'aider les familles à développer une meilleure cohésion. Elle anime des groupes de parole afin que les pères, mères, grands-parents, frères et sœurs d'enfants sourds puissent se décharger. «J'ai moi-même deux filles sourdes. J’ai remarqué que tant que j’étais entravée par la douleur d’avoir un enfant sourd, je n’arrivais pas à être efficace dans le code LPC», relève Florence Seignebos, psychologue française.

Un handicap pas toujours perceptible

De leur côté, Sofia, Camille et Ludivine sont très heureuses de se retrouver entre elles. Âgées de 13, 15 et 17 ans, rien ne les distingue des autres filles de leur âge, d’autant plus qu’elles suivent, dans l'année, des cursus de formation avec les «entendants». «A l'école, mes amies n'ont pas toujours envie de répéter ce que je n'ai pas entendu, ici on prend le temps pour cela», relève Camille Avert, 15 ans. «Les gens ne se rendent pas compte de ce que vivent les personnes mal entendantes ou sourdes. Ils ne comprennent pas pourquoi elles seraient plus fatiguées après une journée de cours», souligne Anne-Catherine Crisinel Merz. En effet Sofia Benfares, 13 ans, explique combien il est difficile de devoir toujours se concentrer un maximum pour écouter. Car les trois jeunes filles doivent lire sur les lèvres pour compléter ce que leurs oreilles n'ont pas pu entendre. Le cerveau fait alors ce qu'on appelle de la suppléance mentale.

Pour soigner les sourds sans intermédiaires à l'hôpital

Le stage n’est pas réservé seulement aux proches mais à toutes les personnes qui ont dans leur entourage une personne sourde ou malentendante. Ainsi deux institutrices sont venues s'immerger dans la LPC car elles accueillent dès la rentrée une élève sourde en première année d’enfantine. Un étudiant en médecine de l’université de Genève s’est aussi joint à la compagnie. Il fait partie de l’association d’étudiants MedSigne qui a pour mission de former les professionnels de la santé à la LPC ou au langage des signes pour une meilleure prise en charge les patients atteints de surdité. «Actuellement les sourds et malentendants doivent faire appel à des interprètes dans les hôpitaux. Le but de l’association c’est que les futurs professionnels de la santé soient capables de communiquer sans intermédiaires avec ces personnes.»

Le Matin