2017-09-20 06:19

Pourquoi les femmes rejoignent l'EI

Djihad

Traumatismes personnels, quête existentielle contrariée ou adhésion à une utopie islamiste idéalisée expliquent le djihadisme féminin.

Une femme déplacée fuit les combats de la zone ouest de Mossoul. (31 mai 2017)

Une femme déplacée fuit les combats de la zone ouest de Mossoul. (31 mai 2017)

(Photo: AFP)

Le «djihadisme des femmes» s'explique souvent par des traumatismes personnels, une quête existentielle contrariée ou l'adhésion à une utopie islamiste idéalisée, estiment deux chercheurs. Près de 10% des 5000 djihadistes européens qui ont rejoint l'EI en Syrie et en Irak ces dernières années sont des femmes.

Pour «tenter d'expliquer la séduction qu'exerce sur elle l'Etat islamique (EI)», le psychanalyste Fethi Benslama et le sociologue Farhad Khosrokhavar ont étudié une soixantaine de cas. «Nous avons cherché à comprendre pourquoi elles voulaient partir rejoindre le califat de l'EI» explique à l'AFP Farhad Khosrokhavar, coauteur du livre «Le djihadisme des femmes», sorti mi-septembre aux éditions du Seuil.

«Une partie a subi des traumatismes, réels ou imaginaires, mais l'engagement d'autres, surtout les très jeunes filles, s'explique par l'impatience de devenir adultes, de sortir de cette situation d'adolescence prolongée qui est souvent leur lot dans nos sociétés occidentales», ajoute le sociologue.

Désenchantement

L'utopie djihadiste, le monde idéal prôné dans sa propagande par l'EI, leur fait miroiter un rôle d'épouse de combattant, drapé des atours d'un prince charmant courageux et sincère, et de mère de «lionceaux», la prochaine génération de djihadistes, endoctrinés dès leur plus jeune âge.

«Une fois qu'elles se sont retrouvées sur le terrain, dans des conditions difficiles, voire terribles, qui n'avaient rien à voir avec ce qu'elles pensaient trouver, beaucoup ont été désespérées. Certaines ont tenté de revenir. Quelques-unes y sont parvenues, d'autres ont été tuées. La plus grande partie d'entre elles ont déchanté», dit M. Khosrokhavar.

«L'EI est tout sauf tendre avec les femmes», écrivent en ouverture de leur ouvrage les deux chercheurs. «Traitement inégalitaire, enfermement dans des demeures closes où elles doivent attendre de futurs époux, interdiction de sortir seule dans la rue, imposition du voile intégral, inégalité criante des droits entre hommes et femmes: tous les ingrédients qui offensent une conscience moderne sont là».

Un antimodèle

Malgré cela, la propagande de l'EI parvient à toucher une corde sensible chez certaines, souvent jeunes voire très jeunes, qui trouvent dans ce carcan de règles, de normes et d'interdictions un antimodèle au sein duquel elles parviennent à une sorte d'épanouissement, au moins dans un premier temps.

«L'islamisme radical qu'a répandu la propagande de Daech (acronyme en arabe de l'EI) a promu le mythe d'une nouvelle féminité intégrale», expliquent Fethi Benslama et Farhad Khosrokhavar, «en même temps que la moralisation des rapports hommes/femmes et l'affirmation de normes surrépressives, qui ont séduit un certain nombre d'adolescentes et de jeunes femmes en crise identitaire».

En raison des revers militaires successifs que connaît l'EI en Syrie et en Irak, plusieurs centaines d'Occidentales, compagnes de djihadistes, et leurs enfants sont désormais prisonniers, notamment en Irak et en Turquie. Leur sort, dans les mois à venir, pose problème, assure Farhad Khosrokhavar.

Leur retour, un problème

«Côté européen, on n'est pas très enthousiaste à l'idée de leur retour», dit-il. «On aimerait bien qu'elles disparaissent de la scène. Mais il faudra bien prendre en charge celles qui reviendront».

«Elles sont souvent traumatisées, et leurs enfants surtout posent problème. Certains ont subi un lavage de cerveau. Il faut vraiment s'en occuper sinon on aura beaucoup de traumatismes et, dans l'avenir, on pourra avoir de jeunes écervelés, qui pourront tuer pour un oui ou pour un non, ou faire des tentatives d'attentats», dit-il.

«Il faut prendre ce problème à bras-le-corps. Je sais bien que cela coûte cher, que l'on n'a pas de modèle établi pour la déradicalisation, mais on ne peut pas ne pas tenter. Il faut tâtonner, monter des dispositifs pour les prendre en charge», ajoute-t-il.

«Et il y a aussi celles qui sont totalement endurcies, qui y croient encore. Comme pour les hommes, il faut distinguer entre les repenties, les endurcies, les indécises et les traumatisées».

ats