2019-05-03 06:47

Le renvoi sanglant d’une famille de sans-papiers scandalise

Leysin

Contre les avis médicaux, des Géorgiens ont été expulsés. Les voisins sont choqués par le drame. Un député vaudois va porter l’affaire devant le Grand Conseil.

  • loading indicator

  • Sebastien Anex

Des appels à l’aide, des bris de glace et des hurlements à la mort. Au petit matin du 16 avril dernier, ce n’est pas un cauchemar mais bien la réalité qui tire Nicolas Vaudroz de son lit.

L’habitant de Leysin ne le sait pas encore, mais il est le témoin distant du renvoi forcé de ses voisins, une famille d’origine géorgienne, très appréciée dans le quartier. La famille D., composée de deux parents, leur fils Erik et sa femme Marina, issue de la minorité yézidis, est venue demander l’asile en Suisse en 2011. Le couple avait été battu en Géorgie jusqu’à ce que la femme perde le bébé qu’elle portait. Erik et Marina ont eu trois enfants en Suisse, avant d’être déboutés de l’asile.

«Les policiers m'interdisent de venir en aide»

Après ce terrifiant vacarme, Nicolas Vaudroz, appelé nommément au secours, veut voir ce qui se passe: «Les policiers me l’ont interdit de force. Ils m’ont juste tendu un papier». Ce papier, c’est l’ordonnance de perquisition délivrée par le Tribunal des mesures de contrainte suite à une requête du Service de la population. Il permet à la police de procéder à l’expulsion. «J’ai refusé cet écrit, je voulais juste aider», raconte Nicolas.

Le procès-verbal indique, sous signature policière, que le document a été notifié à Erik D., le père de famille. Pourtant, cela n’a pas été le cas. Contactée, la police explique d’abord qu’Erik D. n’était pas sur place, avant de se raviser pour dire qu’il n’était pas en état de recevoir la notification.

Selon l’Ordre judiciaire vaudois, tout est en règle. La communication doit être faite directement à la personne concernée, soit à n’importe quel témoin, pour autant qu’il soit majeur et dispose de l’exercice de ses droits civils. La police, elle, estime a contrario que la majorité suffit.

Abus d’autorité et usurpation d’identité?

Le nom de Nicolas Vaudroz apparaît donc sur le procès-verbal de notification. Selon un avocat contacté par le Leysenoud, rempli tel quel, ce formulaire pose des questions sur l’abus d’autorité et l’usurpation d’identité: «A lire ce papier, on dirait que c’est moi qui ai notifié la chose à Erik, alors que les policiers ne m’ont même pas laissé dire au revoir à ceux qui étaient devenus mes amis».

Si Nicolas hésite à porter plainte, le député Jean-Michel Dolivo s’apprête à faire débattre l’affaire devant le Grand Conseil vaudois: «Je vais déposer une interpellation sur les conditions particulièrement scandaleuses dans lesquelles s’est déroulé ce renvoi forcé.» Pour l’avocat, la notification de l’ordonnance de perquisition est un non-respect des formes: «C’est choquant. Il y a une sorte de falsification, même s’il n’y a pas de conséquence juridique pour autant. Cette manière de faire met toutefois en évidence que les garanties de procédure sont extrêmement ténues, voir inexistantes. La législation sur l’asile ne garantit plus les droits fondamentaux, mais est devenue une machine à expulser.»

«Nous ne pouvons exclure un passage à l’acte suicidaire»

Plus encore, ce qui choque le député vaudois ainsi que les voisins de la famille expulsée, c’est la manière dont le renvoi a été exécuté. Il y a peu, plusieurs médecins ont attesté que l’état psychologique des parents et que les troubles d’autisme dont souffre l’un de leurs trois enfants ne permettaient pas l’expulsion de la famille D. «Nous relevons une importante anxiété et des angoisses massives en lien avec sa situation administrative, à tel point que Monsieur D. n’envisage pas d’autres solutions que de se tuer s’il devait être renvoyé de Suisse… Nous ne pouvons exclure un passage à l’acte suicidaire en cas de renvoi» peut-on lire dans un rapport médical du 6 février. Au moment de l’interpellation, paniqué et désespéré, Erik D. s’est d’ailleurs profondément entaillé les avant-bras à quatre reprises.

Contacté en Géorgie, il affirme que les policiers lui ont scotché des bandages sommaires sur les blessures, avant de l’embarquer de force pour l’attacher dans une ambulance. Sans soins supplémentaires, selon ses dires, il est ainsi transporté à l’aéroport de Genève. Ce n’est que là, criant de douleur, «qu’un vieux monsieur qui ne semblait pas issu d’un quelconque corps médical» recoud ses plaies. Un médecin examine ensuite Erik à son retour au pays: «Le docteur n’a pu que constater que le travail n’était pas professionnel et qu’un bras était infecté.»

Les enfants veulent rentrer en Suisse pour voir leurs camarades

De retour à Tbilissi, capitale géorgienne, Erik et les six membres de sa famille doivent maintenant vivre avec les 800 euros donnés comme aide au retour. Après deux semaines, il leur reste 350 euros et, surtout, des craintes grandissantes d’être retrouvés par les individus qui les avaient tabassés. «Nous avons peur, les enfants ne dorment et ne mangent plus. Ils sont traumatisés. Ils nous ont vus ma femme et moi être traités comme des criminels» confie Erik abattu. Les bambins ne comprennent en rien ce déplacement. Ils veulent retourner en Suisse pour voir leurs camarades à l’école.

Un ours en peluche comme trace du renvoi

Le 18 février 2019, une doctoresse leysenoude signifiait dans un certificat médical que le souhait d’Erik était de pouvoir travailler et s’intégrer dans la communauté à Leysin. Elle ajoutait alors: «J’espère que Monsieur D. et sa famille pourront rester en Suisse et vivre en sérénité.» L’appartement que la famille D. a habité durant plus de cinq ans est aujourd’hui inoccupé. Comme traces du renvoi du 16 avril, ne restent qu’une serrure forcée, des taches de sang et un ours en peluche sur le lit de l’un des enfants».

Le Matin