2018-03-20 22:00

Ces œuvres que notre époque ne supporte plus

Beaux-Arts

L’ordre moral est-il de retour, qui veut censurer des tableaux et en renommer d’autres? Trois directeurs de musée romands réagissent à la tendance grandissante qui veut qu’on lise le passé avec l’œil d’aujourd’hui.

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  • Isabelle Bratschi

«Désolé! 100 ans d’âge et toujours trop osé!» Le message collé sur les nus d’Egon Schiele est on ne peut plus clair. À Londres, Cologne et Hambourg, les affiches annonçant les commémorations du centenaire de la mort du peintre autrichien ont d’abord été refusées. Puis replacées dans l’espace public, ornées d’un bandeau qui cache les parties que l’on ne saurait voir.

Août 2017: une toile de Balthus, «Thérèse rêvant», fait l’objet d’une polémique. Offusquée par «cette enfant pubère dans une position sexuelle suggestive», une femme lance une pétition pour que l’oeuvre soit décrochée des salles du Metropolitan de New York. Résultat: 11 604 signatures à ce jour.

Début 2016, le Rijksmuseum d’Amsterdam ne retire pas ses oeuvres mais leur donne un autre titre. Le projet intitulé «Ajustement de la terminologie coloniale» vise à bannir tous les mots jugés racistes, sexistes ou offensants. Entreprise colossale: 220 000 oeuvres de la collection doivent être rebaptisées! Avec quelques exemples éloquents. La «Jeune fille nègre» de Simon Marisa sera désormais la «Jeune fille à l’éventail».

Pas plus tard que le mois dernier, la «Vénus de Willendorf», sculptée à l’âge de pierre, star du Musée d’histoire naturelle de Vienne, n’a pas trouvé grâce aux yeux de Facebook, qui la juge obscène. Verdict: son image est supprimée du réseau social. Comme l’a été il y a sept ans «L’origine du monde» de Gustave Courbet, tableau mis au ban des réseaux sociaux car considéré comme… pornographique.

Ces exemples montrent que, depuis quelques années, de nouveaux interdits frappent dans le domaine de la culture. Aux pudeurs anciennes (sexe, nudité), amplifiées par les réseaux sociaux dominés par la pudibonderie américaine, s’ajoutent des sensibilités nouvelles, liées au combat antisexiste, par exemple. Faut-il craindre un retour à l’ordre? Faut-il juger une oeuvre ancienne avec le regard d’aujourd’hui? Comment réagir? Réponses de trois directeurs de musées romands.

Cette année, les musées romands ne fêtent pas le centenaire de Schiele mais celui d’un autre grand peintre, Ferdinand Hodler. Le tableau «La nuit», qui avait fait scandale en 1891, risque de réveiller quelques âmes sensibles. «Je ne vois pas pourquoi je m’autoriserais à le cacher, explique Jean-Yves Marin, directeur des Musées d’art et d’histoire de Genève. Je le montre et je l’explique. Je souligne que ce tableau est un bel exemple de parallélisme chez Hodler. Cette toile comporte des nus, certes, mais elle n’est pas violente, encore moins érotique. Je rappelle que le nu est l’essence même de l’art. Quand vous observez les grandes statues grecques ou romaines, les dieux et les déesses étaient nus et cela ne choquait personne.»

Difficile pour un musée de savoir quelle est la limite de l’exercice. Montrer ou cacher, permettre ou condamner. «Il y a quelques semaines, j’ai été un peu surpris de voir dans un musée à Berlin qu’il fallait entrer dans un petit cabinet nommé «Love», surveillé par un gardien, pour découvrir de la céramique érotique du IVe et du Ve siècle av. J.-C., reprend Jean-Yves Marin. Bon, il faut reconnaître que le musée est accessible à tous. Il est fréquenté aussi par des enfants. Certaines scènes de sexe ou de violence n’ont rien à faire dans des salles ouvertes à tous les publics.» Mais l’époque a-t-elle changé la donne? Jean-Yves Marin remarque effectivement qu’«il y a une intolérance miroir entre le laïcisme d’un côté et le religieux de l’autre. Chacun accuse l’autre et les interdits se multiplient. Mais nous sommes par excellence un lieu neutre et le premier rôle d’un musée est d’être au service de la société et d’oeuvrer à l’éducation des jeunes publics.»

Le Musée d’art de Pully (VD) célèbre également Hodler avec les sublimes paysages du Léman. Jusque-là, pas de problème! Mais on y verra aussi la série sur Valentine Godé-Darel, sa maîtresse, dont il peint l’agonie jusqu’à ce qu’elle meure. Est-ce trop délicat pour des spectateurs d’aujourd’hui? «Ce serait terrible, car la série de Valentine est une superbe ode à l’amour, l’une des plus émouvantes qui soit, s’inquiète Delphine Rivier, directrice du musée. Mais nous sommes dans une culture de l’image rapide, et il y a peu de connaissances sur la lecture des oeuvres et les symboles qu’elles véhiculent. C’est bien le problème avec la «Vénus de Willendorf», censurée par Facebook. Quelle méconnaissance de l’art de la part de ceux qui la jugent impudique, voire grossière! C’est un corps de femme nue mais c’est surtout l’alma mater, la représentation de la fécondité dans un sens allégorique. Il faudrait connaître les sociétés que l’on aimerait juger, et quand on les connaît parfaitement, on arrête de les juger. Nous ne pouvons pas nous permettre des raccourcis. Autrement, c’est la pensée en 140 signes.»

L’ombre de l’affaire Weisntein

Le Musée Alexis-Forel, à Morges (VD), fête ses 100 ans. La prochaine exposition (dès le 24 mars) est consacrée aux artistes pour la plupart morgiens, présents dans les collections de l’établissement dont une section est réservée aux oeuvres de Louis Soutter. Y seront aussi les danses macabres de François Forel (1882-1958) qui ne devraient pas laisser le public indifférent. «Dans la série de ses bas-reliefs en bois, François Forel a représenté Hitler, précise Yvan Schwab, le directeur du musée. Certains visiteurs pourront dire: «Ils osent encore montrer Hitler», alors que l’oeuvre est liée à la dénonciation même de la mort qu’il a provoquée.»

Yvan Schwab rappelle que les récents remous liés à l’affaire Weinstein ont peut-être contribué à un durcissement de l’opinion publique. «Depuis, il y a une forte émotion bien compréhensible, mais j’ai l’impression que tout est mis dans un même magma émotionnel. On en arrive à condamner «Blow-Up» d’Antonioni au nom de la liberté de la femme. Les personnes qui croient lutter contre la pédophilie en enlevant un Balthus se trompent de combat et de cible. Sur les réseaux sociaux et à travers l’art, certains utilisent l’indignation collective pour revenir à des formes totalitaires.»

Yvan Schwab tient pourtant à nuancer. «Je distinguerais l’espace public des musées. À mon avis, les images de Schiele dans les rues peuvent poser problème car elles sont visibles par tous. Dans un lieu d’exposition, elles ont toute leur place. Les visiteurs paient leur entrée, décident de pénétrer dans une salle avant de se retrouver face à l’oeuvre. Ils ont choisi de la voir. Les musées sont peut-être le dernier lieu de liberté. Et il faut préserver cela.»

Le Matin